{"id":223,"date":"2025-12-01T18:27:00","date_gmt":"2025-12-01T17:27:00","guid":{"rendered":"https:\/\/autodefense.anarchomachie.org\/?p=223"},"modified":"2025-07-08T19:09:06","modified_gmt":"2025-07-08T18:09:06","slug":"la-servitude-volontaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/autodefense.anarchomachie.org\/index.php\/la-servitude-volontaire\/","title":{"rendered":"La servitude volontaire"},"content":{"rendered":"\n<p>Par Ricardo Flor\u00e8s Magon<\/p>\n\n\n\n<p>uan et Pedro arriv\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 il est n\u00e9cessaire de travailler pour vivre. Tous deux fils de travailleurs, ils n\u2019eurent pas l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019acqu\u00e9rir une instruction leur permettant d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la cha\u00eene du salariat. Mais Juan \u00e9tait courageux. Il avait lu dans les journaux comment des hommes issus d\u2019un milieu modeste \u00e9taient arriv\u00e9s, \u00e0 force de travail et d\u2019\u00e9pargne, \u00e0 devenir les rois de la finance et \u00e0 dominer les march\u00e9s et m\u00eame les nations. Il avait lu mille anecdotes sur les Vanderbilt, les Rockfeller, les Rotschild, les Carnegie. Ces derniers, selon la presse et m\u00eame selon les livres scolaires gr\u00e2ce auxquels on abrutit la jeunesse actuelle, \u00e9taient \u00e0 la t\u00eate de la finance mondiale pour une seule raison&nbsp;: leur acharnement au travail et leur d\u00e9votion pour l\u2019\u00e9pargne (vil mensonge !).<\/p>\n\n\n\n<p>Juan se livra au travail avec une ardeur sans pareille. Il travailla pendant un an et se retrouva aussi pauvre qu\u2019au premier jour. Au bout d\u2019une autre ann\u00e9e, il en \u00e9tait toujours au m\u00eame point. Il s\u2019acharna au travail sans d\u00e9sesp\u00e9rer. Cinq ans pass\u00e8rent, au bout desquels \u2014 au prix de nombreux sacrifices \u2014 il put \u00e9conomiser un peu d\u2019argent. Pour y parvenir, il dut r\u00e9duire ses d\u00e9penses alimentaires au strict minimum, ce qui affaiblit ses forces. Il se v\u00eatit de guenilles&nbsp;: la chaleur et le froid le tourment\u00e8rent, \u00e9puisant son organisme. Il v\u00e9cut dans de mis\u00e9rables taudis, dont l\u2019insalubrit\u00e9 l\u2019affaiblit encore plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Juan continua \u00e0 \u00e9conomiser tant et plus, au prix de sa sant\u00e9. En contrepartie de chaque centime mis de c\u00f4t\u00e9, il perdait une partie de ses forces. Il acheta un bout de terrain et construisit une petite maison afin d\u2019\u00e9pargner le prix du loyer. Par la suite, il se maria. L\u2019\u00c9tat et le cur\u00e9 ponctionn\u00e8rent ses \u00e9conomies, fruit de nombreux sacrifices.<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs ann\u00e9es s\u2019\u00e9coul\u00e8rent. Le travail n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9gulier. Les dettes commenc\u00e8rent \u00e0 s\u2019accumuler.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, un de ses fils tomba malade. Le m\u00e9decin refusa de le soigner car on ne payait pas ses honoraires. Au dispensaire public, on le traita si mal que l\u2019enfant en mourut.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 cela, Juan ne s\u2019avouait pas vaincu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se souvenait de ses lectures vantant les fameuses vertus de l\u2019\u00e9pargne et autres sornettes du m\u00eame acabit. Il \u00e9tait \u00e9vident qu\u2019il deviendrait riche car il travaillait et \u00e9conomisait. N\u2019\u00e9tait-ce pas ce qu\u2019avaient fait Rockfeller, Carnegie et beaucoup d\u2019autres dont les millions laissent bouche b\u00e9e l\u2019humanit\u00e9 inconsciente&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Entre-temps, les produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 augmentaient de fa\u00e7on inqui\u00e9tante. Les rations alimentaires diminuaient de jour en jour dans le foyer du pauvre Juan et, malgr\u00e9 tout, les dettes s\u2019accumulaient et il ne pouvait plus \u00e9conomiser le moindre sou. Pour comble de malheur, son patron d\u00e9cida d\u2019employer de nouveaux travailleurs, \u00e0 moindre co\u00fbt. Notre h\u00e9ros, comme beaucoup d\u2019autres, fut licenci\u00e9 du jour au lendemain. De nouveaux esclaves occupaient les postes des anciens. Comme leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs, ils r\u00eavaient aux richesses qu\u2019ils amasseraient \u00e0 force de travail et d\u2019\u00e9pargne.<\/p>\n\n\n\n<p>Juan dut hypoth\u00e9quer sa maison, esp\u00e9rant maintenir \u00e0 flot la barque de ses illusions, qui s\u2019enfon\u00e7ait, s\u2019enfon\u00e7ait irr\u00e9m\u00e9diablement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne put payer ses dettes et dut laisser entre les mains des cr\u00e9anciers le produit de son sacrifice, le peu de bien amass\u00e9 \u00e0 la sueur de son front.<\/p>\n\n\n\n<p>Obstin\u00e9, Juan voulut encore travailler et \u00e9pargner, mais en vain. Les privations qu\u2019il s\u2019imposait en \u00e9conomisant et le dur labeur qu\u2019il avait accompli dans sa jeunesse avaient \u00e9puis\u00e9 ses forces. Partout o\u00f9 il demandait du travail, on lui r\u00e9pondait qu\u2019il n\u2019y avait rien pour lui. Il \u00e9tait une machine \u00e0 produire de l\u2019argent pour les patrons, mais une machine d\u00e9labr\u00e9e&nbsp;: les vieilles machines, on les met au rebut. Pendant ce temps, la famille de Juan mourait de faim. Dans son sombre taudis, il n\u2019y avait pas de feu, il n\u2019y avait pas de couvertures pour combattre le froid. Les enfants, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, r\u00e9clamaient du pain.<\/p>\n\n\n\n<p>Juan partait tous les matins \u00e0 la recherche d\u2019un travail. Mais qui accepterait de louer ses vieux bras affaiblis&nbsp;? Apr\u00e8s avoir parcouru la ville et les champs, il rentrait chez lui, o\u00f9 l\u2019attendaient les siens, tristes et affam\u00e9s&nbsp;: sa femme et ses enfants pour qui il avait r\u00eav\u00e9 les richesses de Rockfeller et la fortune de Carnegie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un apr\u00e8s-midi, Juan s\u2019attarda \u00e0 contempler le d\u00e9fil\u00e9 de riches automobiles occup\u00e9es par des personnes grassouillettes sur le visage desquelles on pouvait deviner la satisfaction d\u2019une vie sans soucis. Les femmes bavardaient joyeusement et les hommes, mielleux et insignifiants, les courtisaient avec des phrases sirupeuses, qui auraient fait bailler d\u2019ennui d\u2019autres femmes que des bourgeoises.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faisait froid. Juan frissonna en pensant aux siens qui l\u2019attendaient dans le taudis, v\u00e9ritable refuge du malheur. Comme ils devaient trembler de froid en ce moment&nbsp;! Ils devaient souffrir les intol\u00e9rables tortures de la faim&nbsp;! Comme leurs larmes devaient \u00eatre am\u00e8res en cet instant&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9l\u00e9gant d\u00e9fil\u00e9 continuait. C\u2019\u00e9tait l\u2019heure de la parade des riches, de ceux qui \u2014 selon le pauvre Juan \u2014 avaient su travailler et \u00e9pargner comme les Rotschild, comme les Carnegie, comme les Rockfeller. Un riche monsieur arrivait dans un luxueux \u00e9quipage. Son apparence \u00e9tait magnifique. Il avait les cheveux blancs, mais son visage restait jeune. Juan se frotta les yeux, croyant \u00eatre victime d\u2019une illusion. Non&nbsp;: ses vieux yeux ne le trompaient pas. Ce grand monsieur \u00e9tait Pedro, son camarade d\u2019enfance&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>En voil\u00e0 un qui a d\u00fb savoir travailler et \u00e9pargner, pensa Juan, pour avoir pu ainsi sortir de la mis\u00e8re, pour arriver \u00e0 cette hauteur et gagner autant de distinction&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ah&nbsp;! Pauvre Juan&nbsp;! Il n\u2019avait pas pu oublier les histoires imb\u00e9ciles des grands vampires de l\u2019humanit\u00e9. Il n\u2019avait pas pu oublier ce qu\u2019il avait lu dans les livres d\u2019\u00e9cole o\u00f9 l\u2019on abrutit volontairement le peuple&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pedro n\u2019avait pas travaill\u00e9. Homme sans scrupules et dot\u00e9 d\u2019une grande malice, il avait compris que ce qu\u2019on appelle honneur n\u2019est pas source de richesses. Par cons\u00e9quent, il s\u2019\u00e9vertua \u00e0 tromper ses semblables. D\u00e8s qu\u2019il put r\u00e9unir quelques fonds, il installa des ateliers et loua de la main d\u2019\u0153uvre \u00e0 bas prix, de sorte qu\u2019il commen\u00e7a \u00e0 s\u2019enrichir. Il agrandit ses affaires, loua de plus en plus de bras, au point de devenir millionnaire et grand seigneur, gr\u00e2ce aux innombrables Juan qui prenaient au pied de la lettre les conseils de la bourgeoisie.<\/p>\n\n\n\n<p>Juan continua \u00e0 contempler le d\u00e9fil\u00e9 de ces fain\u00e9ants.<\/p>\n\n\n\n<p>Au coin de la rue la plus proche, un homme s\u2019adressait au public. \u00c0 vrai dire, son auditoire \u00e9tait maigre. Qui \u00e9tait-il&nbsp;? Que pr\u00eachait-il&nbsp;? Juan s\u2019approcha pour \u00e9couter.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Camarades, disait l\u2019homme, le moment est venu de r\u00e9fl\u00e9chir. Les capitalistes sont des voleurs. C\u2019est uniquement par de mauvaises actions que l\u2019on peut gagner des millions. Nous, les pauvres, nous nous d\u00e9carcassons au travail et quand nous ne sommes plus capables de travailler, les bourgeois nous jettent dehors et nous laissent sans ressources, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019ils se d\u00e9barrassent d\u2019un cheval vieilli sous le harnais. Prenons les armes pour conqu\u00e9rir notre bien \u00eatre et celui de notre famille&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Juan lan\u00e7a un regard m\u00e9prisant \u00e0 l\u2019orateur, cracha par terre avec col\u00e8re et rentra dans son taudis o\u00f9 l\u2019attendaient, afflig\u00e9s, affam\u00e9s et frigorifi\u00e9s, ceux qu\u2019il aimait. L\u2019id\u00e9e que le travail et l\u2019\u00e9pargne faisaient la richesse de l\u2019homme vertueux ne pouvait s\u2019\u00e9teindre en lui. M\u00eame devant le malheur imm\u00e9rit\u00e9 des siens, l\u2019\u00e2me de ce mis\u00e9rable \u00e9lev\u00e9 pour \u00eatre esclave ne pouvait se r\u00e9volter.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>1911<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Ricardo Flor\u00e8s Magon uan et Pedro arriv\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 il est n\u00e9cessaire de travailler pour vivre. 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